Le livre et l’éditeur, Eric Vigne

LE MONDE DES LIVRES 21.02.08 

Alain Beuve-Méry

Le paradoxe de l’ouvrage d’Eric Vigne, c’est qu’il ressemble de prime abord à ces livres courts, et incisifs, troussés en 150 pages qui font le point sur le sujet d’actualité du moment, ces “faux livres” dont il dénonce avec virulence l’avènement et l’emprise sur l’édition française depuis près de trois décennies. Paru chez Klincksieck, Le Livre et l’éditeur fait le point en 50 questions sur les transformations de l’objet livre, la manière dont il est conçu en amont, réalisé, distribué, commercialisé puis promu, et les conséquences que cela induit pour le métier d’éditeur.

Né d’une colère froide à l’égard d’une profession qui se vit comme la sidérurgie lorraine et qui se repaît de son impuissance, cet essai entend ouvrir un débat salutaire. Son auteur, comme ne l’indique pas la quatrième de couverture, n’est pas un inconnu. Eric Vigne, 54 ans, dirige depuis 1988 la collection “NRF essais” chez Gallimard. Avant cela, il a fait ses classes chez Maspero - devenu La Découverte -, puis chez Fayard.

“Editeur, ce n’est plus une profession : c’est pour certains, très en vue, une activité sociale d’ordre caritatif, puisque la finalité est de transformer en écrivants un maximum d’amis et de relations”, écrit-il. Dans le refus d’employer le mot “écrivains” pour cette catégorie nouvelle, perce le degré d’exigence d’Eric Vigne, lui qui publie (entre autres) chez Gallimard les oeuvres de Jürgen Habermas, Stephen Jay Gould, Luc Boltanski ou encore Thomas Laqueur.

Une cassure historique s’est produite dans les années 1980. Alors que le livre vivait depuis Gutenberg dans l’ère de la commercialisation, il a basculé dans celle de la marchandisation. “La marchandisation, c’est, par l’aval du marché, la captation de l’amont de la conception, de l’idée, de l’écriture du livre (…), c’est le formatage du produit pour le grand échange marchand.” Pour étayer sa réflexion, Eric Vigne s’appuie sur deux grands auteurs : Denis Diderot, qui, au moment où il publiait l’Encyclopédie, a rappelé que “le livre n’est pas une marchandise comme les autres”, et l’économiste autrichien d’origine hongroise Karl Polanyi, auteur de La Grande Transformation (Gallimard, 1983).

La marchandisation dicte son contenu aux livres et fait peser une menace de standardisation sur l’ensemble de la production littéraire. Les raisons de ces changements sont multiples, mais Eric Vigne en cerne deux : l’accélération du taux de rotation des titres et la dictature du court terme.

Les éditeurs se mettent à préférer le temps court et les ouvrages brefs qui peuvent passer à la télévision. La culture de l’instant dame le pion à la culture du fonds. Tout raccourcit : le temps de rédaction des thèses universitaires, le nombre de pages des essais et la durée d’exposition des ouvrages dans les librairies : un titre chasse l’autre.

A l’arrivée, c’est le triomphe des “faux livres”, ces produits d’appel portés par ce qu’Eric Vigne nomme “l’intellectuel organique des médias”. Cette catégorie aurait émergé le 22 février 1984, date de “la célébration des fiançailles entre l’essai nouvelle manière et l’univers télévisuel marchand”. Ce jour-là, grâce à l’émission “Vive la crise !” sur Antenne 2, Michel Albert, expert au Plan, auteur d’un essai publié au Seuil, Le Pari français, s’est commué en “intellectuel en charge d’une nouvelle doxa économique”. Depuis, la liste est longue de ces experts d’un nouveau genre

“Le livre est ici un moyen, il a cessé d’être une fin. Nous sommes entrés dans l’ère de la littérature de notoriété, stade suprême de la littérature de proximité”, ironise Eric Vigne. Mais derrière cette ironie se cache l’inquiétude d’un éditeur préoccupé par l’avenir des livres de fond. Sans prise de conscience et réaction collectives, la marchandisation promet de conduire tout un pan de la production littéraire vers son tombeau.

La marchandisation porte en soi “le refus de la péréquation”, estime Eric Vigne. Alors qu’autrefois les équilibres économiques étaient assurés au sein d’une maison d’édition ou entre ses collections, il est aujourd’hui de plus en plus souvent demandé aux éditeurs d’assurer une rentabilité comptable de chacun des titres qu’ils publient. Du coup, c’est la politique éditoriale d’un grand nombre d’enseignes qui se trouve modifiée, mais aussi, à terme, le paysage éditorial dans son ensemble. Une nouvelle division du travail s’instaure : “Aux uns, la grosse cavalerie, coûteuse en ses échecs, Saint-Graal en ses succès ; aux autres les chevau-légers. Mais de l’un à l’autre, nulle compensation financière, car les chevau-légers seront en grand nombre des petites maisons indépendantes, alors que la grande cavalerie paradera dans les groupes de communication.”

Deux crises qui touchent la médiation du livre en amont, et en aval viennent noircir ce tableau déjà passablement chargé.

D’un côté, la crise de la presse écrite, avant tout liée à celle de la lecture et de l’écrit. Mais Eric Vigne pointe un deuxième aspect plus pernicieux. En raison de leurs soucis financiers, beaucoup de journaux sont désormais insérés dans des groupes de communication. La logique de l’information cède le pas à un univers où l’émotion tient lieu d’analyse. Cette dérive menace aussi des maisons d’édition chargées de “donner une matière aux autres médias du propriétaire”.

La seconde crise est celle de la distribution. Elle est liée aux tensions qui touchent l’équilibre économique de la libraire indépendante. “Le risque est grand aujourd’hui que paraissent des ouvrages qui seront livrés à la critique rongeuse des souris plutôt qu’ils n’atteindront le rayonnage des librairies.”

Pourtant, face à cette “grande transformation”, Eric Vigne ne rend pas les armes. Il les énumère : assurer la péréquation des titres par collection, ajuster les mises en place dans les librairies. Il livre aussi sa définition de l’éditeur : “Son identité intrinsèque : être un jongleur des temporalités”, seul moyen de résister à la marchandisation.

LE LIVRE ET L’ÉDITEUR d’Eric Vigne. Ed. Klincksieck, 180 p., 15 €.

Signalons également Le livre : que faire ?, collectif, publié à La Fabrique (104 p., 12 €).
que faire ?, collectif

Au chevet du Livre, on trouve rassemblés toutes sortes de consultants, institutionnels, ministériels et corporatistes. Les enquêtes, colloques et rapports se suivent et se ressemblent : un flot de sollicitude tiède destiné à masquer l’indifférence envers le sort du livre indépendant. Le livre : que faire est un ouvrage collectif écrit par des praticiens. Éditeurs, libraires, diffuseurs ou bibliothécaires, ils sont, comme on dit, dans le même bateau, menacé de collision par le gigantesque paquebot du livre industriel. En s’appuyant sur leur travail de chaque jour, ils montrent ce qui est dès maintenant possible : trouver des modes d’édition sans recourir à des financiers, modifier le droit d’auteur dans le sens du bien commun, redresser les errements de l’aide publique, pousser les bibliothèques à aider les librairies de quartier, éviter la diffusion massive et aveugle, faire de la librairie un lieu de découverte permanente, éviter que les nouvelles technologies ne transforment le monde du livre en un ensemble d’ingénieurs informaticiens et de manutentionnaires. C’est qu’après tant de larmes, le moment est venu de l’optimisme de la volonté.

Roland Alberto est libraire, Francis Combes est éditeur, traducteur et poète, Joël Faucilhon travaille sur les nouvelles technologies, Eric Hazan est éditeur et écrivain, Hélène Korb est bibliothécaire, Frédéric Salbans est diffuseur-distributeur, André Schiffrin est éditeur et écrivain, Jérôme Vidal est éditeur, directeur d’une revue, et lui aussi écrivain.

One Response to ““Eric Vigne : la colère de l’éditeur de fonds””

  1. KKHOTW (Kim Kyung Hong) Says:

    N’y aurait-il pas tout simplement de la place pour des types d’éditeurs différents, pour tous les goûts et tous les styles ? Certes, l’environnement concurrentiel, l’avénement des nouvelels technologies ne facilitent pas cette voie, mais le monde de l’édition a-t-il été véritablement affecté par l’ensemble de ces facteurs ? Au contraire du secteur du disque par exemple, je pense que les TIC l’ont moins bouleversé. Nooks google ou les livres électroniques n’ont pas l’écho escompté. Le livre papier a encore de beaux jours devant lui. L’ère de la marchandisation existe certes, mais elle n’est que le reflet des apirations de consommateurs. Plus que des faux livres, on est en face de faux écrivains, et comme on a le public que l’on mérite, ces faux écrivains n’ont pas des lecteurs, mais des clients, des consommateurs.
    Pour autant, le monde du livre ne doit pas délaisser les vrais lecteurs, les amoureux de la littérature, les passionnés de la langue française ou autre …

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